L’émotion n’a pas de pourquoi
- 18 déc. 2025
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L’émotion n’est pas un objet que l’on range.
Elle est une bête errante, un chien de vent sur la lande, qui passe entre les ajoncs sans demander le nom des pierres levées.
Elle arrive comme arrivent les grains, sans prévenir,
comme un feu de tourbe qui se rallume sous la pluie et la cendre.
Elle ne demande ni permission, ni confession.
Elle demande un corps qui ne ferme pas la porte.
On nous a appris à la tenir court, à lui passer le licol, à lui demander ses papiers.
Pourquoi pleures-tu ?
Pourquoi trembles-tu ?
Pourquoi ris-tu comme un fou au milieu du chemin ?
Alors nous avons appris à mentir proprement.
À inventer des raisons comme on dresse des clôtures.
À bâtir des scènes pour justifier le frisson.
À poser des mots là où il n’y avait qu’un souffle salé.
Mais l’émotion n’a pas de pourquoi.
Elle est comme la mer d’Iroise : elle monte parce que la lune tire, elle se retire parce que le temps tranche.
Elle n’explique rien. Elle obéit au large.
On nous a vendu la mesure comme un étang sans rides, une eau sage, sans éclat ni débordement.
Une retenue bien peignée, qui ne pleure pas sur la place du bourg et ne crie jamais contre le vent.
Alors nous avons voulu être présentables avant d’être vivants.
Nous avons posé un couvercle sur la colère, une pierre plate sur la tristesse, un sourire de façade sur la fatigue des âmes.
Et ce que nous avons nié dedans est allé hurler dehors.
Le monde est devenu notre miroir battu.
Les autres ont porté nos tempêtes.
Les routes ont crié pour nous.
Les visages inconnus ont hurlé nos silences.
L’enfant, lui, ne sait rien des digues.
Il est pluie et soleil dans la même minute.
Il tombe dans la boue, il pleure.
Il se relève, il rit.
Il ne justifie pas la vague.
Il ne négocie pas avec le ciel.
Il laisse le feu brûler jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de bois, jusqu’à ce que la braise retourne à la terre.
L’émotion qui passe sans être retenue meurt d’elle-même, lentement, comme une braise privée de vent.
Mais l’émotion que l’on enferme devient une histoire, et l’histoire réclame des coupables, des scènes, des bûchers nouveaux pour continuer de tenir debout.
Dire non sans alibi.
Pleurer sans raison.
Se retirer sans lever le poing.
Voilà une sagesse de lande, que personne ne nous a apprise.
Ce n’est pas devenir dur comme la pierre, ni lisse comme le granit poli.
C’est devenir traversable.
Ne pas être un barrage, mais un gué.
Ne pas être une armure, mais une peau ouverte au sel.
La sagesse n’est pas l’absence de vagues.
C’est une côte ancienne qui laisse la mer venir, frapper, et repartir sans jamais tenter de l’enchaîner.
kanawen.jil




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